La Dame de Glace

«En amour, comme en toute chose,

Il vaut mieux être Dame de Cœur

Que Dame de Glace»

Son histoire commença sur une banquette arrière

Une fusion avec un homme mûr et on ne regarde plus derrière.

De cet acte violent, il ne se faut voiler la face;

De pauvre adolescente elle devint Dame de Glace

Le manque d’émotion devint sa dévotion

Et la peur disparut sous un masque de froideur

D’homme en homme, elle chasse

Et sur tous les cœurs laisse sa trace.

Hommes de tous genre, paysan ou roi, prenez place

Et entrez dans la danse macabre de la Dame de Glace!

Pour un moment, l’origine du monde vous sera acquise

Avant qu’un blizzard, votre cœur et votre âme, ne meurtrisse

Ainsi va et vient la Dame de Glace, comme une terrible mante

Provoquant tempêtes de neige et verglas néfastes

Son visage pâle pétrifie les hommes et les hante

Tandis que les prêtres se questionnent sur sa valeur chaste

Et un jour de mai,

Alors qu’il y avait la fonte des glaciers,

La Dame de Glace, enfin, rencontra

Quelqu’un qui faire ne se laisserait pas

Le jeune homme semblait propice à l’hibernation,

Avec son attitude collante et son petit bedon

La Dame de Glace se mit en œuvre et but avec lui

Jusqu’à la fermeture de ses yeux et le début d’une froide nuit.

Elle se réveilla dans une chambre vide, la tête embrumée

Elle n’avait aucune idée de ce qui s’était passé

Par contre, la douleur entre ses jambes était réelle

Tout comme la vidéo montrant l’homme à l’intérieur d’elle

Et le monde se mit à parler de cette nuit,

Nuit où la Dame de Glace s’est fait avoir;

La femme disgracieuse tombe enfin dans le puits

Et avec un peu de chance, on pourrait ne plus la revoir

Ça ne sert plus à rien de se le cacher;

Il fait maintenant plus chaud dans les environs

Et l’amour a repris des fondements de béton.

La Dame de Glace est brisée.

-Légendes Urbaines

La peintre

Elle était au bord des larmes, étendue sur le parquet de son appartement délabré qui ressemblait plus à un dépotoir qu’à un endroit viable où demeurer. Qu’est-ce qui lui restait? Pas grand-chose, quelques sous, des vêtements, un ordinateur portable, son cellulaire et ses toiles. Ses toiles et sa peinture, ses nombreux chevalets, ses pinceaux de formes et de couleurs différentes : en biseau, des queues de morue, des pouces, des pinceaux en nylon, en soie de porc, en soie de sanglier, nommez-les, elle les a.

Ses œuvres étaient à la fois la cause de sa tristesse et de sa joie, de son désarroi et de sa persévérance, de sa richesse et de sa pauvreté. Elle pouvait se perdre des jours ou des semaines dans les pots de gouache, d’aquarelle, de pastels, d’encre de Chine, dans ses fusains, son acrylique ou sa peinture à l’huile. Elle créait son histoire, sa vie, son humeur, son futur avec ce qu’elle peignait, dessinait et transmettait par ses toiles.

Sa vie tenait maintenant à un fil. Sans emploi, au bord du gouffre, elle ne pouvait toutefois pas s’empêcher d’être heureuse. Pourquoi ? Parce qu’elle pouvait peindre, parce qu’elle pouvait poursuivre le rêve de sa vie, sa raison de vivre sans aucune angoisse, puisqu’elle avait ce qu’il fallait : le talent, deux mains et pas de daltonisme.

Les huissiers étaient venus il y avait de cela quelques jours. Quand précisément, elle ne le savait plus trop, trop plongée dans son désespoir pour vraiment porter attention à ce qui se passait au-dehors, à compter le temps et les pulsations de son cœur qui peinait de plus en plus à chaque minute à faire passer correctement le sang à travers tout son être.

Elle voulait vivre de sa peinture, vivre de sa passion, parce que c’est ce qu’on nous enseigne à l’école, non ?

« Aime le travail que tu fais, il te semblera, à la longue, ne plus être un travail, mais simplement quelque chose que tu apprécies faire, sans te soucier du temps que ça prendra. »

C’est ce qu’elle aimait. Elle pleurait sur ses toiles, comme les autres pleuraient sur l’épaule de leur amoureux. Elle criait sa douleur en l’irisant comme d’autres la crient violemment, en blessant non seulement eux-mêmes, mais aussi les autres. Elle partageait son extase avec le monde par les formes, les taches, les pochoirs qu’elle créait, comme d’autres expriment leur bonheur en criant à tue-tête ou en affichant le sourire le plus blanc possible à la gueule de tous, pour que les autres sachent à quel point leur vie est merdique par rapport à la leur. Elle jouissait de ses toiles, elle les aimait du plus profond de son cœur. S’en débarrasser serait la tuer, comme un horcrux ayant pris possession de son âme.

Mais là réside l’horreur de l’art. C’est l’expression des sentiments les plus purs et les plus profonds enfouis au fond d’une personne, de son être et de ses pensées. C’est se dévoiler au monde d’une façon subtile, sans que certains s’en aperçoivent puisqu’il faut décoder ce langage, ces mots intangibles, ces signes difficiles à identifier pour voir finalement ce qui se tramait dans la tête de l’artiste, et tout ça en jugeant.

Luca Max

Le complot féministe

we-can-do-it

Vous pensez que le féminisme est un complot mené par la charmante Emma Watson? J’espérais que non quand même! Le féminisme prône l’égalité sociale, politique, et économique des femmes. Des mouvements antiféministes (ex : le masculinisme) tentent de contrecarrer ce qu’ils considèrent pour leur part être une malencontreuse conspiration en se portant garant de la protection des droits des hommes qui seraient brimés par les actions féministes. Par exemple, certains groupuscules tentent de prouver que les études relatives à la violence conjugale sont biaisées et que les hommes sont victimes de violence conjugale autant que les femmes. Les féministes craignent que de mettre l’homme en position de victime soit ensuite utilisé pour légitimer de nouveaux moyens d’oppression contre les femmes.

Non seulement les femmes ne sont pas encore égales aux hommes, mais en plus elles sont perçues comme menaçantes par certains. Je crois que la voie de l’émancipation des femmes n’est pas tant la législation, mais bien un changement dans les perceptions culturelles. En mon sens, la première étape est de réinventer les concepts de féminité et de virilité pour qu’ils ne soient pas aussi limitatifs. Prenons Brébeuf en exemple!

Les « brebitchs » sont reconnues comme étant méprisables (rappelons-nous le manifeste brébeuvien…). Les filles seraient toutes des commères dépourvues d’un sens de solidarité puisque trop occupées à rivaliser pour l’attention de leurs pairs?   Le « vrai » brébeuvien quant à lui doit se montrer confiant, dominant et faire preuve du moins d’émotivité possible. Le swagfag est plutôt méprisé puisque les homosexuels auraient des traits plus féminins comme la sensibilité ou un souci de l’apparence physique. Ces exemples sont hyperboliques et caricaturaux de la faune brébeuvienne. Je cherche justement à ce qu’on ce qu’on reconnaisse la complexité humaine et qu’on renonce à se faire/à classer les gens comme si nous étions tous des êtres guidés par des a priori quant aux rôles masculins et féminins ainsi que par la hantise d’être associé au sexe « faible ».

Le féminisme est une cause à laquelle il est fondé et possible de s’investir. Suzanne Zaccour est une ancienne brébeuvienne et est actuellement étudiante à la faculté de droit de McGill. C’est une féministe très engagée dans la communauté et l’autrice d’un blogue féministe De Colère et d’espoir (http://www.decolereetdespoir.blogspot.ca/`). Je lui ai posé deux questions quant au rôle que jouent les perceptions culturelles sur le droit des femmes. Voici ses réponses :

Quelle est la plus importante caractéristique culturelle qui fait entrave à l’émancipation des femmes au Québec et/ou en Amérique du Nord?

Au Québec, je dirais que la perception que nous avons de notre propre performance en matière d’émancipation ou de droits des femmes entrave leur développement. De nombreuses personnes mal informées s’imaginent que notre société est égalitaire parce qu’elles comparent le Québec au reste du Canada, aux États-Unis ou à d’autres régions du monde. En réalité, nous sommes en avance à certains égards et en retard à d’autres, mais la comparaison n’est que peu pertinente : ce qui importe, c’est que les hommes et les femmes ne sont toujours pas égaux. Ce qui importe, c’est que la culture du viol existe, que les féminicides sont bien trop fréquents, que nos lois sont surtout votées par des hommes, que les femmes sont encore aujourd’hui plus pauvres que les hommes… Cela devrait suffire à motiver notre engagement et notre féminisme.

En Amérique du Nord, mais plus particulièrement aux États-Unis, un autre problème est la tendance libertaire qui consiste à protéger à tout prix les libertés individuelles, parfois au détriment de la sécurité des femmes. Par exemple, le droit à la liberté de religion est utilisé pour restreindre l’accès des femmes à la contraception (Hobby Lobby), et le droit à la liberté d’expression sert à légitimer le harcèlement des femmes (notamment aux alentours des cliniques d’avortement).

La perception populaire du succès social au Québec et/ou en Amérique du Nord se manifeste-t-elle de la même façon pour les deux sexes?

Chez les hommes, la réussite ou le succès social est souvent associé à une carrière et à des accomplissements personnels. Du côté des femmes, on a plutôt tendance à mesurer le succès social d’après le statut marital et le nombre d’enfants (sans parler de l’apparence!). Même si, aujourd’hui, les femmes de carrière sont loin d’être une exception, on constate cette différence dans le traitement médiatique des personnalités publiques, dans la description qu’on en fait lorsqu’on les présente ou encore dans les questions qu’on leur pose en entrevue. La nécessité d’avoir un mari pour être complète, l’assimilation des femmes à des incubateurs et le dénigrement des « vieilles filles » ne sont jamais bien loin!

Ariane Simon-Jean

L’enfant qui gronde

Je suis révoltée.

Je m’excuse d’avance pour cet article très long, mais je veux parcourir la problématique.

Ceci est une courte parenthèse avant d’attaquer le vif du sujet. Je m’étais donné comme défi de respecter le thème « Sectes et conspirations ». Mes plans viennent de changer. Cette semaine, j’ai regardé des entrevues concernant le tristement notoire Roch « Moïse » Thériault, qui a dirigé une secte au Québec, en Gaspésie, dans le début des années 1980. Je me rappelle avoir écouté un film inspiré de la vie du gourou dans le cadre du cours d’éthique et culture religieuse en 4e secondaire (Moïse : L’Affaire Roch Thériault)… Un garçon de ma classe a été littéralement malade à la vue des atrocités commises par ledit Moïse. Le cas m’a profondément traumatisée également; j’ai de la difficulté à concevoir que de tels phénomènes religieux aient existé (il n’y a pas si longtemps!) et qu’ils se propagent toujours aujourd’hui. D’ailleurs, le 3 octobre, un article dans LaPresse.ca a été publié au sujet du Québec, qui constitue un terreau propice à l’affluence des nouveaux mouvements religieux en provenance d’Europe. Quoi qu’il en soit, j’ai visionné une entrevue que Gabrielle Lavallée a accordée à Jean-Luc Mongrain à « L’heure juste »; ils discutent évidemment de l’amputation de sa main à froid par son mari, Roch Thériault. J’ai aussi écouté une émission de « Tout le monde en parle », dans laquelle deux des enfants de ce dernier partagent des souvenirs d’enfance pour le moins troublants. Je vous épargnerai ces histoires d’horreurs, vous pourrez facilement vous documenter sur YouTube.

Cela m’amène au sujet dont je veux réellement parler et qui est d’actualité même si on en parle peu : les profondes lacunes dans le système de protection de la jeunesse au Québec. J’ai été bouleversée par le documentaire Les voleurs d’enfance, réalisé par Paul Arcand en 2005. Je suis tombée par hasard sur la vidéo sur YouTube, et ma curiosité m’a poussée à m’informer sur le sujet. Je suis sans mots. Ce que je ressens à l’égard des enfants maltraités ou des enfants « confiés » à l’État est indicible, mais ce n’est rien comparativement à ce qu’ils subissent quotidiennement. Aujourd’hui, en philosophie, nous avons parlé du sentiment d’empathie (pour ne pas dire « pitié », terme auquel nous rattachons une certaine connotation négative) envers un être qui souffre selon un point de vue rousseauiste. Je vous dis cela parce que même si le contenu du documentaire était difficile à absorber, même si les témoignages des victimes étaient terribles, voire inconcevables, même si je voulais fermer la fenêtre et aller me coucher la conscience plus tranquille, je sentais que c’était un devoir, une obligation morale de regarder la vidéo au complet, jusqu’au bout. Parce que c’est la réalité, et la situation ne s’est vraisemblablement pas améliorée au cours des dernières années.

Je suis donc indignée et attristée par tout ce qui va suivre. Je veux tellement dire de choses que je ne sais pas par où commencer… Le documentaire se divise en deux grandes parties : la première partie s’articule surtout autour d’histoires personnelles de victimes de sévices sexuels ou physiques durant l’enfance alors que la deuxième partie s’attaque surtout au système défaillant et lourdement bureaucratique de la protection de la jeunesse, communément appelée la DPJ. Le montage est construit ainsi : les entrevues de victimes sont entrecoupées d’entrevues de gens du milieu, comme des pédiatres (notamment les docteurs Gilles Julien ou Jean-François Chicoine), des travailleurs sociaux, des avocats, etc.

Les cas de maltraitance et d’abus sexuels se multiplient, se ressemblent, sont dénoncés, restent cachés. Il reste qu’ils sont tous aussi marquants les uns que les autres. Nathalie Simard et Guy Cloutier dans les années 1980. Le « Bourreau de Beaumont », qui a uriné sur un de ses fils et l’a obligé à garder le visage accolé à la mare d’urine pendant des heures, dans un de ses épisodes les plus sadiques. La famille Lacombe, dont un des fils a été attaché au cou à un arbre par son père, comme un chien, exposé à la vue de toute la famille, qui n’a pas alerté les autorités. Plusieurs de ces cas surviennent au sein même de la famille, et l’enfant se sent responsable de garder le secret pour ne pas détruire celle-ci. La peur les tenaille constamment. Dans le cas des trois Lacombe, les enfants, aujourd’hui des adultes dans la cinquantaine, affirment que tout le monde le savait : les oncles, les tantes, les voisins… Comment avoir confiance aux adultes? Pourquoi vouloir briser le silence alors que notre entourage refuse de croire et que cette action se retourne contre nous? C’est ce que les victimes ont pour la plupart vécu jusqu’à leur maturité.

D’une part, il y a le problème que je viens d’énoncer, mais il faut aussi parler de la prise en charge des enfants par la DPJ, qui travaille de pair avec le système judiciaire. Je pense qu’il faut demeurer critique à l’égard de ce qui est présenté dans Les voleurs d’enfance. Car effectivement, il existe des failles dans le système entier, et le problème dépasse le cadre des lois, dont la Loi sur la protection de la jeunesse, qui est sévèrement critiquée dans le documentaire. Il est fort possible que je ne nuance pas mes propos en ce moment parce que je suis encore en train de carburer à l’adrénaline. J’ai vraiment été remuée, révulsée, comme je l’ai mentionné au début de l’article. Chaque cas est un cas de trop, et je m’aperçois qu’ils ont lieu dans le Québec d’aujourd’hui. Les systèmes (pour ne pas critiquer la DPJ ou le système judiciaire en particulier) semblent être blasés par les dossiers. Les enfants sont ballotés de famille en famille, et on se soucie peu de la stabilité émotive dont ils ont besoin. Il n’y a pas toujours de suivi; les avocats ne s’occupent que de cas ponctuels. Même si les foyers d’accueil sont bien intentionnés (et même là, ce n’est pas toujours le cas), les enfants ont perdu espoir d’être placés de manière permanente et n’expriment que de la rage envers leur famille « temporaire ». À quatre ans, un des enfants de la DPJ, diagnostiqué comme étant dangereux pour ses pairs, est arrivé dans un foyer et a clairement prononcé, à peu près dans les termes suivants: « Je suis allé dans X familles. Personne n’a voulu de moi. Vous êtes pareils. Je vais tout détruire chez vous. Votre chien, je vais le tuer. » On devine que ce garçon revendique quelque chose par cette violence : de l’amour, de l’attention, de la vérité. La fin de l’histoire est plus heureuse par contre : il s’est attaché à ses parents adoptifs (le « adoptif » reste à vérifier) et a décidé qu’il vivrait chez eux jusqu’à 90 ans. La situation du foyer d’accueil demeure toutefois très précaire puisque la Loi n’accorde pas aux parents les pleins droits reconnus uniquement aux parents biologiques, même si ces derniers ne sont pas aptes à s’occuper de leur enfant.

Les nombreux enfants qui ne sont pas placés dans des foyers d’accueil (car il n’y en a pas assez) sont placés dans des centres de jeunesse, qui sont carrément comparables à des pénitenciers. Les chambres sont minuscules, très semblables à des cellules de prisonniers. Les bâtiments montrés sont totalement défraîchis et ils sont entourés de clôtures et de barbelés. Il n’y a pas d’entretien apparent. Les enfants sont traités comme des cas problèmes, des délinquants et non comme des victimes. Le montage met bien en parallèle les prisons et les centres de jeunesse… Je n’ai pas vu de différence. Le plus choquant dans tout ça : les salles d’isolement, techniquement destinées à enfermer les enfants dans des cas extraordinaires (par exemple, lorsqu’ils peuvent porter atteinte à leur propre sécurité ou celle des autres).

La réalité est tout autre. Au moindre haussement de ton ou geste minimalement violent, allez hop, la salle d’isolement. Ils peuvent rester seuls pendant des heures dans cette pièce petite et étroite, contenant une seule fenêtre avec des barreaux. Ils peuvent marteler les murs, crier, se faire mal, faire n’importe quoi, bref: les gardes ne viendront pas débarrer la porte tant qu’ils ne seront pas calmes. Il en résulte qu’ils peuvent demeurer confinés pendant des heures. Des cas ont été rapportés que des jeunes ont été enfermés à clé plusieurs jours et même, aussi impensable soit-il, plusieurs mois dans leurs chambres en raison d’une agitation. Pas étonnant que les « rescapés » (c’est ainsi qu’on les désigne en sous-titres dans le documentaire) emploient des termes de bagne pour désigner les centres de jeunesse… N’est-ce pas inquiétant d’entendre « j’ai fait mon temps »? Si je comprends bien, les enfants sont retirés de leur famille parce qu’ils sont, très souvent, victimes de maltraitance (en tout cas, ils vivent dans des foyers instables) pour être bien établi par l’État. Tiens, toi, va faire le piquet quelques heures : c’est ça, la stabilité.

Expérience intéressante : la ministre déléguée à la Protection de la jeunesse et à la Réadaptation (un beau titre, quand même) en 2004, Margaret F. Delisle, a été chaudement cuisinée par Paul Arcand… Elle a été amenée pour la première fois dans une de ces salles d’isolement. On a calculé le temps qu’elle résisterait, avec la porte fermée : 1 minute 15 secondes, mesdames et messieurs. On voyait l’urgence qui la prenait de sortir. C’est déplorable de voir qu’elle n’est pas du tout informée de ce qui se passe réellement sur le terrain. Elle tente continuellement de se convaincre, de « se rassurer », comme elle le dit, que tout va selon les mesures prescrites. Les fonctionnaires, de manière générale, ne sont pas au courant de la réalité : ils travaillent dans de beaux bureaux au centre-ville. L’important, c’est l’argent. Lorsque Paul Arcand questionne Jean-Pierre Hotte, directeur général de l’Association des centres jeunesse du Québec, sur la répartition du budget, celui-ci ne « peut pas dire exactement ». Il n’est pas sûr, voyez-vous. Il trouve par ailleurs que l’organigramme surchargé de la hiérarchie bureaucratique est un « faux problème »… Réveillez-vous, bâtard! Pendant ce temps-là, les travailleurs sociaux ont une formation très courte, d’une durée de 7 jours, et font de leur mieux avec le peu de ressources qu’ils possèdent pour venir en aide aux enfants. Les congés, les remplacements, les déplacements dans toute la province… Tout cela est extrêmement difficile à gérer, et le système croule au final.

Devant l’inefficacité de l’administration de la protection de la jeunesse, les organismes comme les centres communautaires ou les centres de pédiatrie sociale tentent de se débrouiller malgré les énormes coupures de subventions. Au moment du tournage des Voleurs d’enfance, le centre communautaire Hochelaga s’est vu réduire son budget de 1,2 million de dollars à 175 000 dollars. Les travailleurs de rue soulèvent également ce fléau : ils sont « subventionnés à la pièce, pour ne pas dire à la piastre ».

Tous ces intervenants constatent un autre problème très grave : dès leurs 18 ans, les enfants ne sont plus pris en charge par l’État dans les centres jeunesse et sont jetés à la rue, où ils n’ont aucun repère. Ils n’ont pas appris à vivre; ils ne peuvent pas intégrer la société. Pas de boulot, pas d’argent, pas de famille, pas de maison. Ils n’ont en outre pas accès à des psychologues ou des psychiatres, alors qu’ils en ont cruellement besoin suite aux épreuves et aux traumatismes qui remontent à l’enfance. Encore une fois, c’était trop coûteux; on leur a fourni de la médication psychiatrique telle que des antidépresseurs. Mais pensez-vous réellement qu’il s’agit de la solution? Des comprimés, vraiment? Ils ont besoin qu’on s’occupe d’eux, pour vrai. Sous un angle sociologique, on peut voir l’implantation durable de cette classe de jeunes adultes terriblement démunis, qui finissent par sombrer dans des milieux très durs et très instables; ces inégalités sont solidement ancrées notre société. Paradoxalement, les agresseurs sont beaucoup mieux encadrés que les jeunes à leur sortie de prison. Julien, un délinquant sexuel qui a propagé en ligne du matériel pornographique et a commis des attouchements sexuels, a droit, après 5 ou 7 ans d’emprisonnement à un véritable programme de réinsertion sociale : « des thérapies, des formations, un petit travail rémunéré et un havre de paix pour les visites de sa conjointe ». Comment explique-t-on ce traitement favorable? Où est la justice? C’est absurde.

Je sais que je radote, mais je suis encore vraiment bouleversée de constater que tous les appareils démocratiques de la société québécoise ne sont pas suffisants pour défendre le droit et l’intégrité des enfants, de nos enfants. J’ai encore les muscles tendus et je tape avec beaucoup de rage et de tristesse suite au visionnement de ce documentaire limpide et alarmant d’environ une heure et demie. Mais les mots et les images ne suffisent malheureusement pas à régler le problème. Où est l’humain dans toute cette histoire? Cette question se pose évidemment aux pédophiles, aux agresseurs, aux parents qui négligent leurs enfants, mais aussi à nous, qui nous cachons dans un système déficient, perpétuant la machine inhumaine.

Félycia Thibaudeau